Algérie silencieuse

Mai 2015. Je foule le sol de l’Algérie. Ce n’est pas la première fois et j’espère avant même que je ne sois débarqué qu’il ne s’agira pas la dernière. Dans l’immensité de son territoire, l’Algérie a puisé dans ses ressources mystiques pour me prendre en charge. C’est conditionnel. Chaque fois que je pose le pied sur le tarmac d’Alger, cette même sensation revient ; celle-là même qui enserre de ses bras le premier mètre à la sortie de JFK : la présence toute entière d’un continent qui glisse sous les pieds et qui finit par envahir le moindre espace de soi. L’Algérie a quelque chose de voisine à l’Amérique qu’on le veuille ou non. Elle partage avec elle cette infinité terrestre hétéroclite, cette gigantesque torture géologique qui souffre en silence et dans laquelle l’homme n’aura été pour rien. Ce que l’on ressent ici ne se ressent pas en Europe. L’Europe n’a jamais été un continent et ça se voit dans la texture du ciel. Tout ce pays éclate de magie. On comprend qu’il aura fallu beaucoup de magie pour conjurer un tel événement géologique et s’adapter à la mesure d’un tel décor. Il crée, lorsque l’on lui laisse le temps de nous saisir, un espace initiatique, une expérience limite où ce qui était central (l’homme) devient périphérique. Une expérience de soi qui fait que ce qui était ordinaire et admis peut être simplement remis en question face au pittoresque naturel. Il y a ici l’idée d’une catastrophe permanente, une éternité minutieuse et lente, qui façonne la surface dans une douleur intense et silencieuse. Mais ce silence est factice. Car, si les rondeurs des montagnes kabyles apaisent l’âme du voyageur que je suis, l’implantation de l’homme sur leurs sommets fait hurler le tableau. Elle rappelle l’ascension agonisante qui l’a mené jusque là. Une perversité qui dit bien l’état torturé du lieu. Une torture qui est à la fois d’un ordre géologique et généalogique. Une sorte de pacte d’usure scellé dans le temps avec le pays tout entier et avec ces hommes. Le lien entre la terre, l’homme et sa seconde nature surgit avec une étrange évidence : l’homme puise sa culture de la terre. Mais ce lien dévoile aussi l’érosion, plus ou moins ténue et sadienne, qui burine en silence l’archipel des cultures locales qui confectionnent le tout ; puisqu’elles ont un ancrage racinaire magique dans le sol, elles s’érodent face à la troisième nature de l’homme, et bientôt, comme le seront aussi quelques parcelles, elles deviendront des parcs naturels et laisseront place à une autre coexistence. Celle d’un homme qui se croit libre au moins en imagination. On ne pourrait envisager pire contre-sens dans un pays qui puise son patrimoine, cette matière qui donne forme à une civilisation, de la terre ancestrale.  

Yohan Gicquelbillet, actu