Cité orpheline

 

Samedi matin, les rues de Paris se sont vidées de leur flux incessant de citadins pressés. Depuis, l’atmosphère est pensante, bien plus que d’ordinaire. Le souffle écourté au moindre bruit, ceux qui n’ont pas cédé à la peur de ces dernières heures qui sont aussi peut-être ceux qui n’ont pas pu fuir quelques jours, marchent le regard affecté vers leur destination. L’idée que l’on puisse être le prochain hante les esprits. Alors dés que l’on se retrouve avec un ami ou un parent, on dit ce que l’on faisait au moment du drame, on fournit un élément de détail sur le déroulement des opérations, un sentiment de crainte. À des milliers de kilomètres, au même moment, alors que les représailles s’intensifient en territoire ennemi au nom de la France et de la Liberté, nous sommes ici confrontés à une autre nécessité, à une autre urgence, celle de reprendre nos esprits.

Par-delà l’horreur, ce qui se met en place doit nous interpeller. La situation ne doit pas juste se contenter des commentaires des experts des chaines d’information. Cet exercice là est parfaitement stérile pour la pensée. Il ne s’agit pas non plus de chercher le nom de marque qui pourrait être donné à cette jeunesse frappée en plein cœur. Cet exercice là n’a aucune vertu ni historique ni scientifique. Il ne fait qu’enfermer une fois de plus cette jeunesse dans un label moralisateur. Après la génération internet, Y, désenchantée, voici poindre la génération Bataclan. Une étiquette de plus dont on ne saura que faire, et qui plus est, aura tôt ou tard des conséquences néfastes sur cette génération. S’il existe une telle vérité surgissant de cette exécution massive, elle ne peut être que tragique. Il est donc parfaitement inutile d’incarcérer de la sorte cette génération. L’enfermer dans ce lieu devenu non-lieu ne fera que la maintenir dans un état de collectif triste. Une fois de plus, ce sera lui donner peu de chance de sortir de ce lieu morbide. La comparer à celle de soixante-huit pour l’expliquer, n’est pas plus satisfaisant. C’est octroyer à la révolution une désirabilité qui n’est plus à l’ordre du jour. Soixante-huit a achevé son œuvre. C’est précisément elle qui nous a fait passer d’une économie organisée par le refoulement à une économie organisée autour de la jouissance et de la transparence. Décomposition. Sous l’effet de ce glissement d’importance, la jeunesse s’est trouvée tout à la fois représentée comme une jeunesse en danger et une jeunesse dangereuse. Que voulons-nous de plus ? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller dans sa stigmatisation ? Il faut cesser de céder à ce contentement facile de l’étiquetage parce qu’il nous détourne du problème de fond et il omet de poser les « bonnes » questions. Il ne faudrait pas être sourds des reproches qui sont à l’origine de l’atrocité de cette nuit du vendredi 13 novembre qui visait à plonger dans l’obscurité cette jeunesse et ses pratiques de jouissance. Le reproche doit nécessairement provoquer un examen de soi, à moins de se savoir parfaitement irréprochable. Mais ce n’est pas le cas. Le malaise de notre civilisation dont tout un chacun a conscience, pointe notre imperfection et la limite de notre modèle. 

Ce qui agite notre civilisation et qui met en doute ses valeurs profondes, doit être le point de départ pour un diagnostic. Se rendre compte de ce que nous sommes devenus pour savoir ce que nous ne voulons pas pour l’avenir. En aucun cas, il ne s’agit là d’accorder mon soutien à ces actes barbares en disant cela. Pas du tout ! Il s’agit à l’inverse de mieux connaître nos faiblesses pour qu’elles deviennent nos forces. Il serait simpliste de croire qu’en agissant par la terreur sur ceux qu’ils veulent éliminer, ils pourront les renverser. Employé la terreur pour imposer son ordre des choses, est en soi une idée totalement contradictoire. Le terrorisme a un effet inverse qui est de rendre ceux qu’ils ciblent encore plus attachés à leur idéologie. Les marches janvier pour défendre notre valeur de Liberté l’ont bien montré même si dans les faits, elles n’ont été suivies par pas grand-chose et pour ainsi dire, rien. Cela devrait justement nous alerter sur le fait que nous n’avons pas pris la mesure du problème au-delà de l’événement. Nous n’avons pas tiré de leçon. Nous n’avons fait que mettre en place des mesures sécuritaires. Ces millions de citoyens qui symboliquement sont partis de la République pour réinvestir la Nation, et qui appelaient d’une même voix à prendre les armes et à former les bataillons, appelaient en définitive le retour des valeurs. Ils appelaient le retour de la République en idée. Mais leur appel n’a pas été entendu. Une fois de plus tout cela a donné le sentiment que nous nous étions encore laissés submerger par notre trop plein d’émotion. Cité à fleur de peau. Une fois de plus tout cela a donné un arrière-goût amer d’éphémère à cette marche citoyenne. L’illusion générale dans laquelle nous nous sommes noyés pour échapper au poids bien trop important de notre époque, et dont Guy Debord et Jean Baudrillard nous annonçaient les effets, ne permet pas de vivre les événements autrement que sous le régime de la non-raison. Il est temps de nous soucier de ce que nous sommes profondément devenus. 

Marx écrivait que « tout a ou bien un prix ou bien une dignité ». Le constat est que désormais tout a un prix : le lien social, les plaisirs ordinaires, le mariage, la maladie, la sexualité, etc. Où est alors passée notre dignité ? Non pas celle qui prend les armes pour anéantir l’ennemi mais celle qui défend ses idées avec raison. Les Français sont originellement pessimistes mais on voit aussi l’ambition de l’idéalisation d’une révolte. Pour s’opérationnaliser, nous devrons nous donner les moyens d’écrire un récit collectif. Cela ne sera possible que si nous rendons sensible le fait que nous sommes en train de franchir la limite et peut-être même que nous les avons déjà franchies. De Foucault à Arendt, de Lyotard à Baudrillard, tous avertissaient de l’absence de références. Peut-on seulement se construire sans cadres ? Et faute de cadres, n’y a-t-il pas une probabilité de choisir de mauvaises références ? La liquidation du transfert collectif vers des directeurs de moralité, a laissé l’individu en charge de sa construction de soi. Entrepreneur de lui-même, nécessairement, cette construction n’a pu être qu’approximative. Elle ne pouvait être autre chose qu’une confection tant bien que mal. Prématuré, il s’est tourné vers des experts médiatiques, des néophytes improvisés spécialistes, des animateurs de télévision devenus éducateurs, et parfois des prêcheurs qui lui promettaient le salut par les armes et le sang. Ensuite, cette liquidation du transfert a fait que tout un chacun s’est retrouvé en possession du pouvoir d’assouvir ses volontés, qui plus est, de revendiquer publiquement ses jouissances, quitte à être une menace pour soi et, ou pour tous les autres. Les limites de sens commun ont été remplacées par des limites physiques et identitaires que chacun a estimé être les siennes. Il était prévisible que tout cela perturberait l’ordre moral, social et esthétique de notre civilisation. L’amour-propre, écrivait Rousseau, n’est pas compatible avec le projet de civilisation. Jeunesse dangereuse. Mais si ce n’est par ces expériences, comment cette jeunesse peut-elle alors supporter autrement l’incertitude ordinaire qui la façonne ? Ce fardeau qui s’impose à elle est bien trop lourd. Il ne lui prédit que trop de souffrance, de crainte, de haine, de peur et de problèmes insolubles. Qui serait assez fou pour vouloir se projeter et vivre dans un avenir dépeint de la sorte ? Comme s’il s’agissait de retarder l’entrée dans cet autre temps, la jeunesse s’éprouve dans l’instant de ses propres limites. Elle se nourrit épisodiquement de sédatifs, de divertissements, de stupéfiants et parfois même, elle renoue avec la religion. Jeunesse en danger. Latéralement, ces deux facettes de la jeunesse se lient dans la terreur. Elles ne s’éprouvent comme elle et à travers elle, jamais que dans l’excès, dans le rapport à la limite, au-delà de la limite, dans l’illimité. Expériences de déraison. La terreur est ce qui sépare et décompose. Elle diffère les individus dans l’espace-temps social. C’est l’événement nu de la disparition. Solution finale. Nous qui pensions que la menace ne saurait jamais qu’en périphérie de la Cité, à l’extérieur. Nous avions deux possibilités pour ne pas mourir : soit nous nous adaptions à cette force extérieure, soit nous la détruisions. Mais les choses ont changé. Désormais les barbares sont la Cité. Ils font partie de son corps, ils le composent. Face à cette situation, il n’y a des tonnes de possibilités : soit nous apprenons à vivre avec la menace, soit, et les immunologues le savent bien, le corps développe des anticorps pour lutter contre elle. Le problème actuel se résume donc ainsi : quel type d’anticorps développer et comment le développer ?

D’une manière générale, il me semble que nous pouvons débarrasser notre civilisation, notre jeunesse et donc notre avenir, de cette terreur qui gravite autour d’elle lorsque nous l’aurons aidé à graviter autour d’elle-même. La politique ne parviendra pas à un tel résultat. Son ambition trop électoraliste fait qu’elle est bien trop cousine de la terreur : elle ne fait jamais que différer les individus. À mon avis, ce rôle est celui des intellectuels et des enseignants. À ce stade, celui où nos valeurs sont remises en doute par des forces extérieures, les critiques et les commentaires politiques, médiatiques et improvisés ne suffisent plus. Il y a une tendance assez générale et facile, contre laquelle il faut lutter, c’est de faire de ce qui vient de se produire l’ennemi numéro un, comme si c’était la principale forme d’oppression dont on avait à se libérer. Cette attitude simpliste entraine plusieurs conséquences dangereuses : d’abord, une inclinaison toujours dans la hâte à rechercher des formes d’explications bon marché, fragiles, de surface, parfois archaïques ou quelque peu imaginaires, qui ne rendent absolument pas compte de l’épaisseur du problème. Il y a dans cette haine du présent ou du passé immédiat, et du futur, une tendance dangereuse à invoquer des explications complétement mythiques ou électoralistes. Et ensuite, si l’on abandonne, ce que nous avons commencé à faire, le savoir au bénéfice du faire, on court le risque de tomber dans l’irrationalité permanente et de décomposer un peu plus le lien social. Les Français vivent dans la simulation, nous nous rêvons Américains, Anglais ou Suédois, parce qu’ils incarnent des modèles, parce qu’ils fabriquent du réel quand nous nous transformons le réel en idées, que nous vivons le matérialise seulement comme une idéologie alors qu’eux le concrétisent. Mais nous devrions prendre conscience qu’ils nous envient la subtilité et la richesse de notre esprit critique. Fondamentalement, la connaissance et son instruction ont leur rôle à jouer pour éviter que cette vision expurgée du venir devienne réalité. Universitaire, je prends ma part de responsabilité. Il faut réviser notre manière d’instruire. L’enseignement ne pas être le renseignement et l’enseignant un renseignant. Nous ne devons pas simplement donner à voir et à manipuler des outils à nos jeunes. Nous devons leur fournir la connaissance nécessaire pour qu’ils puissent non pas simplement être informés des problèmes du monde actuel mais qu’ils puissent être capables de les décomposer pour ne pas les subir mais les réfléchir et les affronter. Ce travail n’est évidemment pas un travail dans l’urgence comme celui que nous faisons-là à contre coup pour rassurer nos jeunes. Ce travail est travail de broderie tout au long de l’instruction. Il n’a pas pour but de rassurer mais d’armer. Il s’agit d’instruire pour laisser le champ libre à la critique et aux objections. Ce que ne permettent pas les outils. Les outils ne se discutent pas. Nous les utilisons de telle ou telle manière mais ils ne seront jamais autre chose que des outils. Un couteau est un couteau même s’il sert parfois de tournevis dans l’urgence. L’enseignement des outils est bien évidemment nécessaire puisqu’il permet d’éprouver la méthode.

Mais le partage de savoir et non uniquement du faire, permet lui d’éprouver le savoir-faire, le mieux faire. Je suis payé pour apporter à mes étudiants une certaine forme et un certain contenu de savoir pour qu’il s’approprie leur monde et qu’ils sachent ce qu’ils veulent produire et ne pas reproduire. Je ne suis pas payé pour les divertir. Je laisse le soin aux programmes télévisés de faire cela. Mon travail est de fabriquer un objet de savoir que je partage et ensuite, je les laisse libre d’en faire l’usage qu’ils estiment être le plus satisfaisant pour eux. À partir de là ils sauront comprendre et affronter la complexité de l’actuel et de demain avec moins de craintes et de doutes qu’ils n’en ont aujourd’hui.

Il faut montrer que le monde de demain est un monde à construire et non un monde à reconstruire. Il faut redonner le goût de la construction. C’est précisément le rôle de l’instruction. L’instruction leur donne le droit et le devoir de réfléchir à l’architecture générale de notre civilisation ; d’exercer leur liberté mais dans l’ordre de la seule pensée et de la morale, d’exercer leur jugement et leur critique mais dans l’ordre du constructif et non dans celui du seul registre de l’immédiateté, du médiatique et du mythique. Il est temps de sortir de l’urgence dans laquelle nous avons plongé notre jeunesse sans même lui avoir laissé le temps au préalable de prendre une grande respiration. Nous ne faisons que la regarder, passifs, se noyer. Suicide programmé. Se réfléchir en permanence dans l’urgence ne crée que des solutions dont la durée de vie est limitée. Société de l’urgence. Tout cela ne pose pas de solutions suffisamment robustes pour résister aux torsions qui maltraitent notre civilisation. Il est facile de constater que la simplicité requise aujourd’hui dans tous les domaines, y compris dans l’enseignement, ne porte pas sur des idées générales ou des problèmes élémentaires ; elle va dans le sens de la simplification de la société. Société de simplification. Société du réflexe. J’ai un problème, je trouve une solution plutôt que je ne cherche véritablement la meilleure. Nous avons été portés par les développements récents. Mais ils ont amenés de nouveaux problèmes dont nous n’avons pas pris toute la mesure. La question n’est plus « qu’elles sont les limites du savoir ou de ses fondements ? » puisque nous confondons information et savoir. Elle est d’identifier « quels sont ceux qui savent ? ». Dès lors, comment fédérer autour de nos valeurs si nous opérons un tel tri. La division n’est pas une alliée de la civilisation. Divisée, elle n’aura aucune chance d’affronter la menace. Le savoir permet de relier autour d’une vision commune de la civilisation. Se pose un autre problème : comment le savoir peut reprendre sa place dans notre société, s’y (re)développer, se (re)mettre à son service pour qu’elle affronte les problèmes auxquels elle est et sera confrontée. Tout cela a une visée essentiellement pratique. Il s’agit aujourd’hui de rétablir la désirabilité pour les valeurs qui constituent à son origine notre civilisation. Pleurer la montée des extrémismes et des fanatismes n’a strictement aucun sens. Il est urgent pour les intellectuels de prendre leur part de responsabilité. Il est urgent pour les intellectuels, à supposer bien sûr qu’on leur prête l’oreille – de restituer à l’idéologie ses charmes. Pour cela, il est nécessaire d’inventer de nouveaux modes d’apprentissage, de nouveaux modes de savoir et une nouvelle relation aux jeunes. Il s’agirait de nouveaux rapports capables de recréer un rapport de soi à soi, un rapport de soi aux autres, un rapport de tous à nos valeurs. Il s’agirait de redonner sa forme utopique à notre République pour enfin l’opérationnaliser. Les questions d’égalité, de liberté et de fraternité n’ont jamais été ni résolues, ni même jamais vraiment posées dans notre civilisation depuis la révolution autrement que par des dispositifs politiques qui n’ont fait que nous bercer dans notre éternelle illusion que nous étions propriétaires des Droits de l’Homme. La conséquence est que nous avons comme si elles étaient acquises alors que tout au plus nous en avons été à peine les garants. Il me semble que le changement de rapports peut se transformer en une révolution qui soit à même de rendre à nouveau désirable notre idéologie. Toutes les civilisations qui se sont constituées en modèle partout plantent leur drapeau dans les jardins, les centres commerciaux, les administrations, non pas comme un signe héroïque mais comme un sigle de fierté des valeurs de leur civilisation, comme un label de réussite qui dit que leurs valeurs sont tout au cœur de leur préoccupation. Nous, nous avons regardé les extrémistes nous voler l’étendard tricolore sans même nous insurger. Ce même étendard qui pourtant était le symbole des révolutionnaires qui versaient leur sang pour la liberté, l’égalité et la fraternité et non pour la vassalité, l’inégalité et l’inimitié. Ces fossoyeurs de la République n’ont pas fait que se l’approprier, avec lui, ils ont emporté tout ce que cet étendard symbolise. Comment rassembler sans totem ? Tout le fond du problème est là. Nous devons non seulement nous le réapproprier et (re)découvrir que nous pouvons jouir de notre culture et de nos valeurs et s’exalter de l’indifférence. Bref, si nous ne voulons pas que notre civilisation soit libérée seulement virtuellement, la formation de nouveaux rapports recèle un thème indispensable pour envisager une révolution qui soit à même de reconstruire un ordre des choses optimiste sans ennemi de la République. Ce que je veux dire c’est que si les choses ont été décomposées, il est désormais de notre devoir à tous de les composer. Il ne peut plus juste s’agir d’être attentifs ensemble. Tout cela doit être fait ensemble.

 
Yohan Gicquelbillet, actu