Métaphysique du selfie

Il est devenu presque impossible – sinon impossible – de marcher dans la rue sans remarquer un congénère captivé par lui-même, lui-même devant son mug Starbucks, lui-même devant la place de la Concorde, lui-même devant l’Opéra Garnier, lui-même devant le miroir de la salle de sport, lui-même sur le lit qui fait un câlin à son chat, etc. En retour, il est devenu presque impossible – sinon impossible – de se promener sur les réseaux sociaux sans être confronté à l’image de celui-là même qui a été captivé par son image. 

Prendre un selfie, une image de soi-même par soi-même (pratique de l'entre-soi) est devenu un phénomène non négligeable dans notre société. Il est bien loin le temps où l’on demandait à l’étranger de nous photographier devant les monuments. Serait-ce la faute à la perte de confiance en l’Autre ? C’est probable. Mais cela n’explique pas tout. Qui a déjà fait appel à un étranger pour le prendre en photo dans sa salle de bain ? Donc l’explication de cette pratique doit être envisagée ailleurs.

Les selfies sont devenus un moyen de raconter notre propre existence. On les affiche sur les pages « profil » des réseaux sociaux (Pas nous, les autres évidemment). Et frénétiquement, on rafraîchit la page pris par l’angoissante idée que le nombre de personnes qui « aiment » n’augmente pas. Je vous l’accorde l’idée est terrifiante !

Le phénomène est nouveau certes. Mais il ne doit pas occulter la pratique bien plus ancienne qui l’anime et qui consiste à donner un sens à nos comportements, à confesser en quelque sorte la vérité de notre existence. Foucault est très éclairant pour comprendre ces mécanismes. Voici ma proposition : le selfie est une pratique d’aveu.  

Simplement disons que l’aveu c’est l’obligation de dire la vérité, de dire vrai. À ses origines (ce n’est pas moi qui le dit mais Foucault), au Moyen Âge, l’aveu est une pratique d’examen qui appartient à l’Eglise chrétienne. Il permet de purifier, de racheter, d’exonérer et d’expier les désirs, les actes et les pensées non conformes pour se repentir. Puis avec les époques, il est aussi devenu avec les époques, une méthode d’interrogation et d’enquête de l’administration judiciaire. C’est le principe de la mise en examen.

Cette (nano) analyse historique de l’aveu fait émerger deux constantes. Premièrement, l’aveu se lie au pouvoir auquel on doit obéissance et respect. On dit la vérité au prêtre parce que l’on doit obéissance à Dieu. On dit la vérité au policier parce que l’on doit obéissance à la loi. C’est du même coup l’idée que pour apprendre à obéir, on doit d’abord apprendre à dire, c’est-à-dire être capable de s’examiner soi-même. Deuxièmement, on le voit bien, l’aveu nécessite toujours quelqu’un qui écoute et qui a la capacité de juger. Cet acte de jugement fait fonctionner l’aveu. Il valide le statut et l’identité. C’est une sorte de garantie de valeur accordée à une personne par une autre.

La pratique du selfie possède ces fonctionnalités. Comme l’aveu, elle impose de se regarder soi-même, de parler de soi-même et en retour d’écouter l’autre dire sur soi-même.

D’abord, comme l’aveu donc, le selfie un rituel qui permet de produire une vérité sur soi. Je dois tout voir en moi mais je dois aussi tout dire de ce que je vois et le dire à mesure que je le vois. Une sorte de vérité officielle sur soi-même en temps réel. Je dis à mesure où cette vérité se produit. C’est donc une vérité authentique sans fard ni travestissement. Une vérité officielle en quelque sorte. On peut le dire autrement en reprenant une expression de l’institution policière : le selfie c’est une mise en examen de soi. C’est moi tel que je suis !

Ensuite, le selfie a rarement vocation à rester dans l’appareil photo. Il doit être montré au réseau d’amis. Pour autant, les selfies qui ne sont pas montrés, sont aussi une forme d’aveu. Un aveu que l’on fait de soi à soi. Une sorte d’aveu préliminaire à un aveu que l’on fera peut être plus tard. Si vous voulez, c’est un peu comme lorsqu’avant un entretien important, on imagine sous la douche de magnifiques phrases à dire au recruteur. Evidemment, ce ne sont jamais celles-là que l’on dit. Cependant, elles participent à la préparation de l’entretien. Ne pas se préparer serait sans doute une erreur qui conduirait à l’échec. Pour le selfie, voyez-vous, c’est un peu la même chose. Il faut contrôler le risque. C’est le risque qui est lié à l’image que l’on renverra. Il faut donc d’abord se voir comme les autres nous verront pour susciter des évaluations positives.  

Finalement, il y a ces fameux selfies qui sont diffusés et qui envahissent nos fils d’actualité Facebook. Faire un selfie qui sera vu de ses amis, c’est donc d’abord faire parti de l’actualité. Mais c’est aussi faire l’actualité de soi au sens où je dis ce que je fais dans l’actuel. Dans les deux cas, le selfie a valeur d’information. Cependant, puisqu’elle est diffusée, elle se prête au jugement et puisqu’elle nous concerne très directement, elle a valeur d’aveu. Le réseau d’amis se transforme en tribunal ou plus finement chaque ami devient une sorte de prêtre. Pourquoi ? Parce que les amis ne jugent pas. Ils écoutent. Ils ne font que donner un avis. Et le plus souvent, ils ne le font seulement que lorsqu’ils apprécient. C’est bien connu, ce n’est que lorsque l’on se sépare de son conjoint ou de sa conjointe, que les amis avouent qu’ils l’avaient toujours trouvé un peu louche !  

 

 

Dans la pratique du selfie, les amis sont donc des prêtres. D’ailleurs, comme dans le confessionnal, on ne les voit pas. Seule la voix compte. En postant un selfie, on cherche donc en quelque sorte comme dans un confessionnal à obtenir la bénédiction. Savoir si ce que l’on fait est bien ou mal, appréciable ou détestable, satisfaisant ou non, bon ou mauvais, etc. Bref, on se confronte à soi par le miroir de l’autre.

Cette pratique de l’aveu est tellement omniprésente qu’elle a été parfaitement intériorisée par tous. Tout un chacun est pris dans cette obligation de se raconter à l’état brut. La pratique du selfie permet ainsi de se montrer pour approbation. Mais que montre-t-on de si important au point d’avoir besoin d’une bénédiction ? Et bien sans surprise, on montre tous toujours la même chose. Soit il s’agit de la parentalité : regardez-moi et dites-moi ce que vous pensez de ma relation avec ma famille et de celle que j’ai avec mes enfants ? Suis-je un bon père, une bonne mère, un bon frère, etc. ? Soit il s’agit de la professionnalité : regardez-moi, regardez ce que j’ai fait, dites-moi ce que vous en pensez ? Ce que je fait est-il bien ? Suis-je un bon amateur ? Un bon fan ? Un bon professionnel ? Etc. Soit, il s’agit de montrer la démarche d’autonomisation : Regardez-moi, regardez ce que je sais faire maintenant, c’est bien ? Vous êtes fiers ? Est-ce que je fais parti de votre groupe maintenant ? Soit il s’agit de faire la démonstration de son savoir. Je ne donnerais pas d’exemple sur ce dernier point. J’aurai le sentiment d’être pris au piège de ma propre analyse. Inutile d’en dire plus…  

Il me semble que cette psychanalyse du selfie dit beaucoup. D’abord elle dit à ceux qui disent, pensent avec simplicité ou imaginent que les hommes sont plus libres, que c’est faux. Pas du tout. Vous voyez bien ici comment ces confessionnaux que sont les réseaux sociaux et les blogs, exigent de nous que nous nous soumettions en continu à l’approbation des autres. Et vous voyez aussi comment par cette pratique du selfie, nous donnons à l’Autre le pouvoir puissant du prêtre qui nous jette dans un dépouillement absolument pur de nous-mêmes parce qu’il exige de soi, qui plus est publiquement, une description qui soit authentique.

Pour autant, ce pouvoir détenu par l’Autre n’est pas un mauvais gars qui doit être vaincu. Parce que le plus souvent, il est un ami. Le pouvoir de jugement qu’on lui attribue et qu’il applique sur nous à travers nos selfies, n’est que très rarement négatif. Il n’a que pour seules possibilités d’aimer ou de ne rien dire. Et presque tout le temps, c’est assez génial : il aime ! Pourquoi ? Simplement parce que cette relation de pouvoir est circulaire. Si on n’aimait pas ou si on émettait un jugement négatif, on se mettrait soi-même en danger. On risquerait en retour, le jour où l’on devra passer à l’aveu du selfie, ou bien de faire l’objet d’une indifférence totale (ce qui n’est jamais très bon pour l’égo, je vous l’avoue), ou bien de faire l’objet de jugements négatifs (ce qui est encore moins bon puisque comme le jugement est public, il se lie à la réputation). Pour cette raison, ce pouvoir n’est pas négatif. En somme, ce n’est pas un pouvoir qui exclue. C’est une espèce différente de pouvoir qui valorise l’activité. Mais comme toute chose, reste à savoir au détriment de quoi il agit.

Yohan Gicquelbillet, actu