Article : Où s'approvisionne la déviance ?

 

Pour la plupart des gens, le graffiti renvoie à l’insécurité, « une menace pour les valeurs et les intérêts de la société » caractérisant une « panique morale ». Plusieurs explications peuvent éclairer cette condition. Est-ce parce que leurs auteurs restent toujours invisibles ? Qu’ils incarnent le « retour du barbare » dans nos « sociétés s’employant à bannir tout risque quel qu’il soit » ? Qu’ils « transgressent des cadres, des lois, pour obéir à d’autres règles et d’autres valeurs » ? Que l’origine du graffiti, symbole des protestations des minorités eth- niques, économiques et politiques, alimente le fantasme de l’identité des pratiquants ? Ou parce qu’il se présente comme une trace visible contrant l’idéal « post-hygiéniste » – non pas au sens de l’hygiène du lieu, mais plutôt de la dégradation de son ordre social ou de sa mise en ordre au sens de Foucault ?

La sanction portée par le législateur aux pratiquants assoit d’ailleurs cette « peur d’un ennemi fantasmagorique ». Pris en flagrant délit de « dégradation ou destruction volontaire d’un bien appartenant à autrui », ils risquent jusqu’à l’incarcération si le dommage est jugé impor- tant ou au moins une condamnation pécuniaire ou un travail d’intérêt général.

En arrière plan, ces perspectives indiquent que le graffiti porte avec lui tous les symptômes de la désobéissance sociale et de la déviance. Cepen- dant, cela n’a pas fait obstacle à sa réappropriation et à sa marchandisation par le « monde de l’art ». Cet intérêt a eu au moins deux conséquences : provoquer un glissement d’importance au terme duquel le graffiti a créé son propre genre – le street art ; et produire une tension entre ce qui relève de l’art « légitime », de l’activisme ou de la délinquance et plus largement de la « déviance ».

La réalité est qu’il existe aujourd’hui une « fragmentation du monde du graffiti » : il y a d’un côté les acteurs qui se sont institutionnalisés et qui ont renoncé à la pratique illégale, de l’autre, ceux qui restent engagés dans une carrière vandale soit parce qu’ils ne satisfont pas encore aux exigences du marché, soit parce qu’ils refusent cette labellisa- tion et préfèrent poursuivre leur carrière « pour l’adrénaline ».