Pharmakon

À force de familiarisme, certaines choses échappent à la raison. On ne les voit plus. Elles s’exécutent avec une telle force mécanique qu’elles en deviennent presque organiques. Routinières, elles produisent une illusion extraordinaire : la croyance de leur maîtrise. Mais les choses ne sont peut-être pas aussi simples. Regardez. Sur Facebook, nous sommes tous voisins, si proches, mais également fondamentalement et essentiellement seuls. Chacun derrière son écran épie l’Autre qui se donne, qui présente à notre jugement des morceaux de son existence, qui plus est, ou bien névrosée ou bien insipide, mais qui parce qu’il la présente à nous s’habille d’extraordinaire. Fragment d’existence. Et comme tout fragment, il possède une certaine valeur. Présentation de soi que l’omnivoyeur ne fait jamais qu’aimer. L’amour simulé. Le mot perd son éclat. Combien véritablement d’amis ou pour combien d’entre eux nous soucions nous avec sincérité, avec vérité. Nous ne faisons jamais qu’aimer une joie de vivre artificiel qui masque le malaise qui lui ne se montre que très rarement. Combien d’ailleurs sont de véritables amis ? Deux, trois, peut-être dix parmi la centaine accumulée. Nous ne faisons jamais que collectionner des semblants d’amis. L’ami simulé. Le mot ami a lui aussi perdu de sa brillance. À la fois voisins donc mais définitivement seuls. Capital social essentiellement vide de sens. Il en résulte une profonde solitude. Solitude en partie choisie en partie subie. Se maintenir dans l’existence de l’Autre procure une sensation d’existence inédite. Elle est donc fondamentalement essentielle. L’Autre a toujours été nécessaire pour prendre conscience de notre propre existence. Mais ici, les choses sont singulièrement différentes. L’écran décuple cet effet jusqu’à l’appauvrir. Effet gaussien applicable à la relation à l’Autre. Trop d’amis tue l’ami. Trop d’amour tue l’amour. Solution finale. Cet écran miroir dans lequel l’Autre joue le rôle de réflecteur. C’est celui dans lequel on se dissout, dans lequel on s’emprisonne, mais dans lequel aussi, on existe jamais véritablement. Le miroir, un lieu sans lieu. C’est celui qui absorbe mais qui ne fait jamais que donner. Celui à travers lequel on ne fait que se réfléchir. Facebook, ce pharmakon. Solution qui crée un sentiment d’existence. Mais solution qui est aussi un poison d’une violence pure. Ceux qui sont mes vrais amis le savent car nous échangeons, nous ne partageons pas. Mais ici, il n’est nul question d’amour de soi mais d’amour-propre autrement plus néfaste puisqu’il n’est pas de l’ordre de la passion sociale. Il est seulement une passion qui va de soi à soi et dans laquelle l’Autre n’est qu’un instrument. Il faut être seul mais ensemble. C’est moi d’abord mais pas seul. Toujours plus proches des autres, certes, mais de plus en plus seuls aussi. Un subtil jeu de miroirs dans lesquels l’un et l’autre se réfléchissent sans ne jamais véritablement s’apercevoir. 

Yohan Gicquelbillet, actu